Jeudi 16
« Je me réveille à 6h30. La toilette aux lingettes, les barres de céréales et la brosse à dents sont devenus un automatisme après seulement trois matinées. Le pain est au four et je suis sur le pont.
Toujours pas de spi, pourtant le vent a baissé. Il semble que Nicolas ait abandonné l'idée de revenir sur Jaguar Logic. Mais derrière, ça revient, il faut se réveiller. Un peu plus tard, on remontera le spi, quand le vent sera descendu sous les 25 noeuds.
Les dauphins pointent leur nez. Il est rare qu’ils descendent aussi loin au sud. Et comme toujours, ça fait du bien au moral de les voir. Même à 10 sur ce petit bateau, on se sent un peu seul au milieu de la mer.
Ma main me fait toujours mal, j'ai des difficultés à tenir l'écoute de spi avec l'énorme pression qu'il y a dedans. Je passe donc la majorité de mon temps au winch.
Je remarque quelque chose d'étrange. La retenue de bôme s'est décalée un peu sur l'extérieur et dévoile un gros enfoncement sur le tube de la bôme. Ca a dû se faire hier lors de l'embardée qui m'a abîmé la main. Caché par les passages de cordage composant la retenue de bôme, l'enfoncement est passé inaperçu toute la nuit.
Je pointe le souci aux autres. Je suis ingénieur et je sais que cette bôme peut finir la course sans casser, mais mieux vaut prévenir que guérir. On a un vieux tangon en alu qui est au fond du bateau, en cas de bris du tangon en carbone. On le strappe sur la bôme à l'aide de bouts, de rabans et de Duck Tape. Ca tiendra bien jusqu'à Plymouth.

Consolidation de fortune de la bôme qui menaçait de se briser.
A midi, nous avons, comble du luxe, le choix du menu: cannellonis à la ricotta ou lasagnes végétariennes, il y en a 5 de chaque. Ca fait du bien de manger quelques légumes.
Le vent baisse graduellement. Dans l'après midi, on montera même le spi médium qui nous donnera une belle accélération durant deux heures. Un noeud de gagné! On devra malheureusement repasser sous spi lourd. Ma main va mieux, je reprends l'écoute un peu plus souvent.
Mis à part les changements de spi, c'est une après-midi sans histoire. Ce soir, on mange plus un snack qu'autre chose. Je reste sur le pont, l'arrivée est en vue. Un petit empannage de nuit sous spi, pour la beauté du geste... Et on passe la ligne. Il est 23h55.
On arrive à la marina de Plymouth une heure plus tard. Beaucoup ont abandonné ici et pourtant la marina est loin d'être pleine. On réalise vraiment l'ampleur de l'hécatombe. Il y a une cinquantaine de bateaux ici. Le sixième du nombre de départ...
On s'amarre le long d'un autre bateau. L'équipage nous a vu arriver et nous accueille avec des bières. Ce sont des pros qui couraient en IRC0 et qui sont arrivés plus tôt dans la journée.
Leur geste est vraiment sympa, et cette bière fait du bien. On a faim, on est fatigués, si fatigués, on a tous mal quelque part, ou plutôt partout. Mais c'est oublié.
La terre bouge, tangue... J'ai presque du mal à tenir debout.
Trois bières, deux hamburgers et une douche plus tard (Une douche!!! Enfin!), je m'écroule dans la cabine tribord arrière.
On y est. C'est fini. Je me sens vidé et heureux, il y a la sensation d'avoir accompli un exploit. Mais quelque part, le large et l'atmosphère de la course me manquent déjà. Les nerfs se relâchent, l'adrénaline qui nous tenait éveillés se dilue et je m'endors. »
Vendredi 17 et Samedi 18
« Programme de la journée: petit déjeuner, douche (j'en profite, on en a enfin une à disposition!), rangement et nettoyage du bateau. Puis ballade à Plymouth, et la remise des prix.
Matt est parti ce matin, avant de devoir ranger quoi que ce soit. Et sans payer sa part de l’avitaillement.
Par contre, il nous a laissé un cadeau, vu qu'il a été malade à l'intérieur du carré mercredi matin. L'odeur est immonde, mais on y a été habitués pendant deux jours.
Nettoyage.

Après la course, il faut ranger, rincer et sécher le bateau et le matériel...
Cet après-midi, je m'en vais me balader dans Plymouth pour une heure. Avoir un peu de temps à moi est agréable, ça faisait longtemps. Puis, direction la remise des prix à la Citadelle.
Le carde est superbe. On est en haut des remparts de Plymouth, construits à la fin du Moyen-Âge et rénovés sous la reine Victoria. La caserne est toujours en activité et on y est accueillis par une haie d'honneur.
On a droit aux discours et on remet les gros trophées. Mais la tente montée pour l'occasion semble vide. 1/6e des équipages prévus sont présents, donc forcément... Et pourtant, ils sont déjà à cours de rhum à la fin des discours !!!
Vu le faible taux de présence, il y aura une seconde remise des prix à Londres le 12 septembre. Tout ça se finit un peu en queue de poisson...
On discute avec l'équipage, on prend la décision de rentrer directement. On partira ce soir, après un bon repas à terre.
J'ai presque hâte de retrouver la mer pour le dernier petit bout d'aventure, cette fois sans la pression du résultat.
On sort de Plymouth le vent dans le nez. Il pleut des cordes. On n’est plus que 7 à bord, les autres sont rentrés en train. Nous sommes sous N°4 et trysail (petite grand-voile de tempête) pour éviter de mettre de la pression sur la bôme malade. 35 noeuds de vent et des creux de 5-6 mètres nous accueillent. Mais cette fois-ci, sous toilés et sans la pression de la course, ça semble moins impressionnant. On est presque blasés...
Une fois sortis de la baie de Plymouth, vers une heure du matin, nous longeons la côte sur un long bord de portant. Plus besoin de moi pour les virements, donc je vais dormir trois heures. Je me réveille, petite toilette et brossage de dents puis je monte sur le pont. Pierre est à la barre et tente d'atteindre les 8 noeuds dans un vent à 28 noeuds. Il ne dépasse pas les 7 noeuds 5... Et il s'écarte de la route dans sa recherche de vitesse. Après tout, on n’est plus en course et on est que deux sur le pont. Autant qu'on s'amuse un peu. Après 40 minutes je prends la barre. Le vent forcit un peu, et je reprends le bon cap. j'essaie juste de bien prendre les vagues pour pas trop faire bouger le bateau, histoire que les autres puissent se reposer. Et le bateau part au surf... 8.2 noeuds. Pierre est un peu vert...
Il pleut des cordes, et il pleuvra toute la nuit ainsi que tout le jour suivant. Mais on a pris tellement d'eau sur cette Fastnet que c'est tout juste si on le remarque. Ca devient normal. Ca fait partie du paysage...
Je prends plaisir à faire surfer le bateau. Je n'ai pas souvent l'occasion de barrer en course, donc je profite de ce convoyage pour me faire plaisir. La barre est lourde, le bateau est sous toilé et au bout de trois heures, j'ai mal aux épaules. Mais réussir à faire surfer un 40.7 sous trysail et N°4 est tout de même peu commun. Pierre et moi tournerons à la barre le reste de la nuit, rejoints au petit matin par Julien, le camarade malheureux qui a dû annuler sa Fastnet au dernier moment mais qui est tout de même venu nous aider à ramener le bateau. Il prendra la barre définitivement un peu plus tard dans la matinée. Histoire qu'il puisse lui aussi naviguer un peu...
On se fait des pâtes pour midi, une fois les Needles passées. Le clapot a disparu une fois dans le Solent. Le vent aussi. On arrive vers 15h à Hamble.

Peu avant l'entrée du Solent, du vent fort et une visibilité faible. Les conditions sont dures!
Nous mettrons une heure à nous amarrer. La capitainerie de la marina a donné notre place à un visiteur qui refuse de bouger. On finira à l'autre bout du port...
Puis c'est nettoyage en profondeur. L'intérieur est démonté, nettoyé, mis à sêcher, puis remonté. La banquette qui a reçu un cadeau lors de la seconde nuit a droit à un second nettoyage, pour l'odeur. Le pont est nettoyé, quelques réparations sont faites, le tout sous une pluie battante...
Quatre heures plus tard, on a enfin fini. Le bateau a souffert. En plus de la bôme, la GV a pris sec sur cette course, et le 3DL n'est pas réputé pour sa longévité... Les chandeliers sont tordus, un des winches a des ratés, et la seconde drisse de génois est endommagée.
Tout le monde en a marre. On est tous fourbus, on veut tous rentrer. Les adieux sont vite faits, chacun pense à son oreiller. Je rentre, prends une douche, mange un bout et m'écroule sur le lit.
Quelque part, la fin est décevante. Après avoir traversé tout ça, on se sépare à la va-vite, sans même prendre le temps d'un dernier verre ensemble. L'équipage avait même commencé à s'effilocher à Plymouth.
Il y a une sensation de vide, de manque, d'inachevé. J'irai à Londres le 12 septembre, peut-être que cette soirée me donnera le point final que je cherche.
La question d'aujourd'hui est : quel sera le prochain défi, le prochain objectif? La préparation de cette Fastnet a demandé un an d'entraînements, de qualifications, de travail physique et d'apprentissage du 40.7 et de la voile offshore. Comment faire plus grand et plus fort qu'une course de légende, dont le millésime 2007 restera comme l'un des plus durs de l'histoire ? Réponse bientôt ! »



comment était l'ambiance à bord? comment etais tu intégré dans l'équipage?
en esperant obtenir réponse je te souhaite de beaux rèves
a bientot