30 nov 2005
Corentin Douguet : « il n’y a pas de victoire facile »
Publié par: Stéphane Dans: Interviews
Skipper du mini 6,50 E. Leclerc / Bouygues Telecom
Né le 23 juin 1974
Après une première participation à la Mini Transat en 2001 avec une 17ème place, Corentin Douguet s’est lancé en 2004 dans un “projet mini” avec comme objectif de remporter l’édition 2005 de “la mini”.
Après une saison ou il a rafflé une grande majorité des courses, Corentin s’est imposé au classement final de la Transat Charente-Maritime / Bahia.
Voici une inteview réalisée à son retour du Brésil par Stéphane Bourrut Lacouture pour VoileSportive.com.
VoileSportive.com : Qu’est ce qui t’as amené à la voile et quel a été ton parcours ?
La voile je suis tombé dedans quand j’étais petit, comme tout le monde. Mon père la pratiquait en croisière donc j’ai fais ça pendant très longtemps. Quand j’ai fais mes études à Nantes en marine marchande j’ai rencontré quelques voileux de haut niveau comme Thierry Douillard et Fred Guilmin. Ça a basculé à ce moment là.
VS.com : Tout au long de la saison tu as aligné les victoires (Mini-Pavois, Mini-Fasnet, Transgascogne, etc.) sur le circuit Mini. D’après toi, qu’est ce qui t’as permis de réaliser une saison d’un tel niveau ? Quels ont été les points forts qui t’ont permis de rester au top toute la saison et d’être aussi constant ?
Il y a pas mal de raisons à cela. Tout d’abord j’ai mené un projet sur 2 ans donc j’avais fait une première saison 2004 pour « défricher » le terrain car j’avais un nouveau bateau. J’ai également pu trouver des partenaires cet hiver ce qui m’a permis de préparer le bateau comme je le souhaitais. Manifestement on avait trouvé un bon compromis fiabilité/performance. Après je n’avais plus qu’à me concentrer sur la nav’ proprement dite, sur la partie sportive. Je pense que c’est essentiellement là que j’ai fait la différence avec les autres concurrents. Cependant, il est important de remarquer qu’il n’y a pas eu de victoires faciles. Chaque course donnait lieu à de grosses bagarres.
VS.com : En 2004 tu as acheté un plan Manuard que tu as ensuite fait évolué tout au long de ta préparation à la Transat. Hormis le changement de mât (passage au carbone), quelles ont été les grandes modifications apportées au bateau et comment les as-tu décidées ? As-tu privilégié la fiabilité ou au contraire as-tu pris des risques pour avoir une efficacité optimum ?
En dehors du mât carbone c’était essentiellement de la « petite bidouille ». Enfin c’est plus que de la bidouille, nous avons notamment refait le profil de la quille et allégé le bulbe puisqu’avec le mât carbone on enlève du poids dans les hauts. Sur mon bateau, cela permettait aussi d’enlever les 30 litres mousse qui étaient dans les ballasts puisqu’avant on était limité par rapport aux tests de jauge. Toute cette optimisation a permis de tomber exactement à ce que l’on voulait. Je me suis retrouvé avec un bateau plus léger au portant et toujours aussi puissant au près. Il y a également eu un gros travail de développement sur les voiles avec X Voiles à La Baule. Nous avons vraiment beaucoup travaillé, on a en effet réalisé plusieurs solents et plusieurs grands voiles ce qui nous a permis d’arriver à des choses cohérentes. C’est cette somme de petites retouches qui a fait que mon bateau n’avait pratiquement plus aucun trou en vitesse, même au vent arrière ou dans le petit temps, qui étaient des allures réputés pas facile pour lui ; finalement je m’en sortais au moins aussi bien que mes petits camarades. A d’autres allures j’avais encore les points forts du bateau que sont le reaching, le largue ou sous gennak. Sur cette dernière la puissance de carène fait vraiment merveille.
VS.com : Depuis peu il y a différents types de mâts carbone (classique, mât - aile, gréement Millenium) sur le circuit mini. Qu’est-ce qui t’a fait choisir un type plutôt que l’autre ? Quelle est ton opinion sur les différents types de mâts ? Et sur le passage au carbone en général ?
Le passage au carbone est forcement une bonne chose puisque avant nous avions des mâts qui n’étaient pas adaptés au châssis extrêmement raide de nos bateaux. Les protos 6,50 sont en effet très raides grâce à l’utilisation du carbone et à leurs formes, mais on avait des mâts alu. De plus, pour l’image de la classe ce n’était pas bon. La preuve encore avec le démâtage d’Yves Le Blévec, où l’on tire sur des bateaux très raides qui ne prennent aucune déformation. Du coup, il n’y a que le mât qui prend, et cela fini parfois par lâcher. On a donc maintenant des mâts qui sont adaptés à nos bateaux.
Après pour le mât carbone la jauge a décidé d’être complètement ouverte donc ensuite c’est selon les choix de chacun. C’est encore une histoire de compromis entre la performance, la fiabilité, le gain de poids et le prix. Je suis allé vers une solution qui était plutôt éprouvée avec un mât sur lequel on gagnait un peu de poids, beaucoup de raideur et une forme qui était parfaitement fiable.
VS.com : Et au niveau des mâts ailes, gréements Millénium, etc. quel est ton avis ? L’avenir est-il de ce côté ou les mâts classiques ont encore leur place ?
Je ne pense pas que ces mâts soient adaptés à nos bateaux. Les mâts ailes sont très bien au reaching et au travers mais je trouve que l’on fait quand même souvent du louvoyage et de la descente au vent arrière. On a des bateaux avec lesquels on descend pas mal puisque l’on peut brasser beaucoup nos bouts dehors, je pense donc que le gain aérodynamique de ce type de mât à certaines allures ne compense pas la prise de poids global.
VS.com : Venons en à ta victoire sur la Transat 6.50. En 2001 tu avais déjà participé à cette course et tu avais terminé en 17ème position. Tu as déclaré qu’après cette régate tu avais un goût d’inachevé. Es-ce parce que pour toi seul la victoire compte ?
Il n’est pas forcément vrai que seule la victoire compte. Par contre donner le meilleur de soi oui c’est important. En 2001 j’avais mené un projet « à l’arrache » sur un laps de temps très court avec peu d’argent et peu d’expérience ; ça avait failli se terminer en catastrophe. Je ne voulais pas rester là dessus car c’est une belle course dont j’ai souvent rêvé. Je ne suis pas le seul d’ailleurs. Tout coureur au large rêve de pouvoir faire la Mini Transat un jour. Fort de cette expérience et de tout ce que j’ai appris depuis que je navigue à haut niveau j’ai pu revenir et mener un projet comme je le souhaitais : un projet sur 2 ans avec du temps, avec de l’expérience, avec plus de moyens. A posteriori j’avais à peu près raison.
VS.com : En solitaire, la gestion du sommeil est vraiment importante. Comment t’étais tu préparé à ce niveau ? As-tu réalisé des études dans des hôpitaux comme certains coureurs ou alors était-ce surtout de l’entraînement ?
J’ai fait un petit peu de travail scientifique lorsque j’étais à Port Laf’ mais c’est surtout de l’expérience. Pour le sommeil, il n’y a rien qui remplace l’expérience qu’apportent des années de courses en solitaire, ça vient petit à petit en travaillant.
VS.com : Les courses en Mini ont la particularité d’être courues avec peu de moyens de communication puisque vous avez seulement la VHF et un récepteur BLU. Il s’agit donc d’une vraie régate en solitaire. Comment as-tu géré le fait de ne pas avoir de contact avec la terre ? Comment as-tu géré la solitude ? Est-ce que vous discutiez par VHF à l’intérieur du peloton de tête ? Si oui, quel type d’échanges aviez vous car l’info et l’intox devait exister pour ne pas tout dévoiler aux adversaires ?
La solitude n’était pas un problème pour moi. Ca m’avait un peu posé problème il y a 4 ans mais là je partais en connaissance de cause et je pense que je l’ai plutôt bien géré.
Après des échanges, il y en a lorsque nous sommes a porté de VHF, ce qui ne fait pas de grosses distances par rapport à l’étendue de la course. En général, les gars avec qui je me suis bagarré sur la Transat ou même tout au long de la saison, ce sont de vrais gentlemans sur l’eau. Nous échangions nos positions aux heures des vacations. Ca s’est très bien passé.
Le fait que l’on puisse difficilement communiquer en 6,50 ça fait partie du jeu il faut le savoir c’est la même pour tout le monde et il faut faire avec.
VS.com : Une des difficultés en course et encore plus en solitaire est de se nourrir. Cela prend du temps et de l’énergie mais c’est également des « kilos » en plus à bord. Comment as-tu abordé ce point dans ta préparation ? Es-tu parti avec des plats lyophilisés seulement ou alors as-tu souhaité te « faire plaisir » avec des petits plats cuisinés ? Pendant la régate, as-tu été satisfait de tes choix sur ce point ?
Je suis parti avec du lyophilisé essentiellement parce que c’est ce qu’il y a de plus simple et de plus efficace. Les croisières gastronomiques j’adore en faire mais chaque chose en son temps. Ce n’est pas que je n’étais pas la pour me faire plaisir loin de la, mais ça ne me dérangeait pas de manger des plats lyophilisés qui sont sommes toutes assez corrects. Les croisières avec des potes où je peux me faire un petit poisson grillé et les plats qui vont bien, je les ferais pendant mes vacances.
VS.com : Dans cette Transat outre ta victoire il y eu d’autres coureurs qui se sont révélés. Quelles ont été pour toi les principales révélations, principalement chez les jeunes ?
Il y a Stan Maslard et Adrien Hardy qui ont fait une très belle course, il y a aussi Isabelle Joschke qui a fait de très belles choses avec un bateau très peu performant. Elle a fait de meilleurs résultats que ce qu’avait fait Samantha Davies il y a 4 ans avec le même bateau. Aujourd’hui, Samantha est reconnue comme quelqu’un de performant donc c’est révélateur pour Isa. D’autant plus qu’entre temps les autres bateaux ont évolués donc j’étais vraiment impressionné par ce qu’elle a fait tout au long des deux dernières saisons. Il y a aussi Mickaël Mergui qui n’a pas pu se mettre vraiment en avant sur la Transat mais qui a, je pense, beaucoup de talent et qui est très jeune. Il y en a sûrement quelques autres que j’oublie car je n’ai pas la liste devant les yeux !
VS.com : La classe est aujourd’hui composé de protos et de bateaux de série, penses tu que la classe “série” a une réelle légitimité et un intérêt sportif ? Ne vaudrait il mieux pas que les bateaux de séries soient tous identiques ? Cette partie de la classe n’aurait elle pas plutôt intérêt à organiser des courses séparément notamment pour avoir des retombées médiatiques un petit peu plus importantes ?
Non je ne pense pas, c’est un tout, c’est la Class 6,50 avec ses qualités et ses défauts. Il faut arrêter la multiplication des classes et des épreuves c’est déjà un vaste bazar. Les bateaux de séries, je trouve que c’est vraiment un très bon compromis, ça amène pleins de gens dans cette série, ce qui créé une véritable dynamique. Ca amène surtout pleins d’amateurs passionnés et passionnants. La class Mini c’est la seule où à l’arrivée de courses tu peux te retrouver à table ou au bistrot avec des gens qui font autre chose de leurs journées que du bateau et qui ont donc pleins d’autres choses à nous apporter. Ca génère une grande richesse humaine et c’est tant mieux.
VS.com : La Transat 6,50 a toujours été un tremplin vers des projets sur des bateaux plus gros (Figaro, 60’ ORMA ou IMOCA). On a pu lire que si tu avais une opportunité pour le Vendée Globe tu la saisirais mais que le circuit Figaro t’intéressait plus car il s’agit de monotype et que le niveau est élevé. En mini tu naviguais sur un proto donc tu pouvais effectuer de la recherche et tester des choses sur ton bateau, n’est-ce pas dommage de perdre le côté « recherche » avec le Figaro ?
Les deux sont passionnants. J’aime beaucoup la technologie. J’aime beaucoup aussi le côté sportif en monotype. Si je pouvais tout faire, je ferai tout. Après en voile, il y a pleins de grands projets et de belles courses. Pour moi il n’y a pas une course qui est mieux que l’autre ou des passages obligés, il y a pleins de challenges qui sont tous différents les uns des autres. Mon rêve le plus fou ce serait de tous les relever c’est-à-dire pouvoir un jour faire la Solitaire du Figaro, le Vendée Globe, un Trophée Jules Verne, et une Volvo. Après ce sont des opportunités, des choix de sponsors, d’entreprises, toutes ces courses nécessitent des moyens qui ne sont pas du tout les mêmes d’un challenge à un autre. Pour l’instant, il n’y a pas de plan de carrière. L’idée c’est de naviguer le plus possible car c’est ma passion et que c’est ce que je sais faire à priori le mieux. La porte est grande ouverte à toute proposition.
VS.com : Le 07 novembre, la FFVoile a rendu public la liste des nominés pour le titre de Marin de l’année 2005. T’attendais-tu à faire parti de cette liste et qu’est ce que cela représente pour toi de te retrouver à côté de coureurs comme Bruno Peyron, … ?
C’est une belle reconnaissance puisque les gens qui gèrent cette liste sont bien au courant de ce qui se passe. Faire parti des 10 nominés pour le titre de marin de l’année c’est une reconnaissance de ses pairs donc ça a forcément une vraie valeur.
Non je ne m’y attendais pas, enfin je n’y avais pas pensé car ce n’est pas le genre de choses auxquelles on se prépare.
VS.com : Enfin, le mot de la fin ?
Je souhaite à tous les coureurs de connaître un jour une saison comme celle que j’ai fait cette année, ce n’était que du bonheur.
Un grand merci à Corentin de nous avoir accordé du temps pour répondre à nos questions. Encore bravo et bonne continuation !
Site de Corentin Douguet : Corentin-ocean.org.