03 août 2006
Gildas Philippe : le bateau ne va pas vite tout seul !
Publié par: Stéphane Dans: Interviews
Gildas Philippe est issu de la filière olympique. Il navigue depuis 12 ans en 470 et il a notamment été sacré champion du monde en 1998. Il a également participé aux Jeux Olympiques en 2000 et 2004 (5ème). Depuis un an il navigue également en Tornado.
Après avoir tactiqué auprès d’Armel Le Cléac’h sur le trimaran Foncia il occupe maintenant ce poste sur Groupama II skippé par Franck Cammas.
Interview réalisée lors du Grand Prix de Marseille 2006 par Tiketitan pour VoileSportive.com.
Photo : Copyright Yvan Zedda.
Qu’est ce qui t’a amené à la voile et quel est ton parcours ?
J’ai commencé la voile uniquement parce que mes parents et mes deux frères plus âgés naviguaient. Comme tout le monde naviguait, il n‘y avait pas de raison que je fasse autre chose. A l’origine je n’étais pas forcément hyper mordu. Mais au final, aujourd’hui eux naviguent beaucoup moins et moi j’ai continué. Comme quoi une passion peut arriver « comme ça », même si à la base je n’avais pas forcément plus de motivation que ça.
Après de nombreuses années de 470 et d’excellents résultats, on te voit maintenant en Tornado. Pourquoi avoir choisi, avec ton équipier Nicolas Le Berre, ce changement de support ? Quelle est votre philosophie ?
Nous avons surtout choisi de prendre un peu de recul sur le 470. Ca fait déjà 12 ans que j’en fais ! Après les Jeux, c’est pas mal de couper un peu et de passer à autre chose. L’idée c’était d’aller naviguer sur d’autres bateaux pendant 2 ans et de décider au bout de cette période si on reprenait une préparation olympique ou non.
Pourquoi le Tornado ? On a vu qu’à Pékin, à priori, il n’y aurait pas beaucoup de vent et qu’en 470 nous serions peut-être un petit peu lourds. Nous ne sommes pas hyper lourds mais on a des gabarits assez grands, surtout mon équipier. On aura donc du mal à être vraiment très légers. En Tornado c’est l’inverse, nous sommes un peu légers par rapport aux autres équipages. On s’est donc dit : « on va tenter l’expérience, de toutes façons on apprendra toujours quelque chose, et dans le petit temps ça marchera bien. On essaie et on verra après ». Et au final ça se révèle plutôt assez bon dans le petit temps, à Medemblick nous avons fini 9èmes, ce qui est une bonne place pour nous. Au bout d’une bonne année d’entraînement ça commence à marcher.
Nous allons aussi courir le Mondial 470 au mois de septembre, après lequel nous déciderons du support pour les J.O. de Pékin.
La semaine dernière s’est terminé le Championnat d’Europe de 470 et l’on retrouve 3 équipages français sur le podium, une première pour la France. Cela pourrait-il modifier votre éventuel retour en 470 ?
Non, pas du tout. Le Championnat d’Europe de 470 a été un championnat assez typé « petit temps ». Ils n’ont pas fait beaucoup de manches (seulement 6), donc c’est un résultat qui reste à confirmer. C’est excellent ce que les Français ont fait, mais c’est vrai qu’il n’y a pas eu beaucoup de manches et vraiment pétole.
Vous alignez les victoires sur Groupama II, et beaucoup s’accordent à dire que vous disposez du meilleur bateau de la flotte. Malgré cela, qu’est ce qui vous permet d’être toujours au meilleur niveau, quels sont les points forts de l’équipe Groupama par rapport à vos concurrents ?
Groupama, a priori c’est un bon bateau, mais c’est surtout une super équipe, parce que le bateau il n’avance pas tout seul non plus ! Souvent en 470 on m’a fait cette remarque : « c’est facile pour toi, parce que tu vas vite ». Mais le bateau ne va pas vite tout seul ! Groupama est un bon bateau mais c’est surtout de loin l’équipage qui maîtrise le mieux sa machine. C’est quasiment la même équipe depuis 3 ans et il y en a qui sont même à bord depuis 5 ans. J’ai vraiment été surpris par l’organisation du groupe à terre et sur l’eau. Ils sont vraiment pros. C’est comme pour nous en 470 ou en Tornado, sauf que nous c’est beaucoup plus simple parce que nous ne sommes que 2 à bord.
A bord du trimaran vert tu officies à la tactique et on retrouve Franck Proffit au poste de navigateur. Comment fonctionnez-vous ensemble tous les deux ?
Logiquement c’est moi qui décide, j’ai la décision finale, mais j’essaie quand même de prendre l’avis des deux Franck en compte : soit je les questionne, soit ils me le disent, mais il ne faut pas non plus que ça me perturbe trop. Mais ça va, ils ne sont pas trop durs, je fais à peu près ce que j’ai envie.
Par contre j’essaie de ne pas prendre de décisions trop radicales par rapport à ce que pense le barreur : il faut aussi qu’il veuille aller dans cette direction-là, sinon ce n’est pas évident de faire avancer le bateau. Mais ça se passe assez bien et au final c’est moi qui prends la décision.
Comment arrives-tu à concilier le multi 60’ et le Tornado ? Comment gères-tu ton planning et comment définis-tu les priorités ?
Comme je le disais tout à l’heure, les deux premières années de la P.O. c’est un peu pour voir autre chose. Ce n’est pas évident de tout faire en même temps, ça prend beaucoup de temps, mais en multi 60’ on s’entraîne très peu, c’est seulement des semaines fixes. Ca va me prendre 4 semaines dans l’année, ce qui n’est pas monstrueux. Autrement, le Tornado m’occupe 70 % de mon temps. On passe notre temps à s’entraîner et on fait aussi 4-5 régates dans l’année.
Le Tornado et le 60’ ORMA sont tous les deux des multicoques, quels sont les apports de chaque bateau pour l’autre ?
C’est vrai qu’un Tornado c’est vraiment différent du 470 parce que ça commence à être un gros bateau et ce n’est pas un bateau qui plane. Quand je suis monté dessus au début, ça m’a vraiment étonné. C’est rapide mais pas planant, alors qu’en 470 c’est beaucoup moins rapide mais on a des sensations tout à fait différentes. Le multi 60’, je dirais que c’est un peu entre les deux, parce que quand on met les foils, on commence à planer, le bateau sort vraiment de l’eau. Donc le Tornado est très proche du trimaran au près et à moins de 10 nœuds, par contre à partir de 15 nœuds je ressens plutôt des sensations de 470 : là il faut vraiment gérer le planning, faire tout pour conserver vraiment la vitesse et c’est pour ça que c’est assez différent du Tornado.
Groupama III a été mis à l’eau il y a une quinzaine de jours et nous savons que ce bateau aura pour objectif des grands records comme le Trophée Jules Verne. Ce type de navigation t’intéresse-t-il ? Est-il prévu que tu fasses partie de l’équipage et à quel poste ?
Aujourd’hui non. Pourquoi pas faire 1 ou 2 records peut-être, mais pour l’instant ça prend trop de temps, je n’aurai pas le temps de tout gérer. Là ça va devenir assez délicat dans les années à venir, dans les mois à venir même. A priori nous allons reprendre réellement l’entraînement pour la P.O. au mois d’octobre, et ça sera dur de gérer encore d’autres plannings en plus.
Au niveau long terme, quels sont les types de projets qui t’intéressent ? Coupe de l’America ? Volvo Ocean Race ? Vendée Globe ?
Le plus proche de ce que je fais aujourd’hui c’est la Coupe de l’America, c’est clair. Le large, je n’en ai pas fait assez pour dire si j’aime bien ou pas. Il faudra me reposer la question plus tard !
Quel est ton meilleur souvenir de régatier ? Les JO de 2000 ? De 2004 ? Ton titre mondial de 470 en 1998 ? Une course précise sur Groupama ?
Pour l’instant, mon meilleur souvenir c’est le Championnat du Monde qu’on a gagné à Palma en 1998. Ca fait un petit moment ! On avait assez survolé ce championnat, il y a des semaines comme ça où tout va bien… Mais il y en a d’autres où tout va moins bien, donc c’est toujours génial d’être sur son petit nuage et de tourner autour des autres, c’est vraiment étonnant.
Le mot de la fin ?
Je suis assez favorable à la polyvalence et au changement de supports. Il y a vraiment toujours quelque chose à prendre, même en naviguant sur les multis. Au début tout le monde me disait : « Tu vas voir c’est chaud, tu vas faire la tactique, attention ! »
Mais je ne trouve pas ça si difficile que ça. Les bateaux sont plus grands et les distances sont plus grandes, donc c’est vraiment à peu près comme d’habitude. En plus chacun a son poste, alors qu’en dériveur il faut être « multifonctions » : il faut être capable de tout faire en même temps et d’être libre à la fois pour la tactique et la technique. Sur les multis on est plus nombreux à bord, il faut donc être plus organisés, mais ça ne change finalement pas grand-chose.
Merci Gildas de nous avoir consacré de ton temps. L’équipe de VoileSportive.com te souhaite une bonne continuation, que ce soit en 470, Tornado ou en multi 60’ !