23 oct 2007
Windy Fastnet, le récit d’un équipier sur First 40.7 (1/5)
Publié par: Stéphane Dans: Course au large| Fastnet
La Fastnet Race est une des plus grandes régates hauturières de l’hémisphère Nord. L’édition 2007 qui s’est déroulée au mois d’Août dernier a connu des conditions météorologiques très mouvementées qui ne sont pas sans rappeler la Fastnet Race tragique de 1979 qui –dans des conditions de mer dantesques- avait été endeuillée par la disparition de 13 marins. Depuis cette époque, avant de s’élancer entre Cowes sur l’Ile de Wight et Portsmouth chaque équipage doit réaliser un parcours de qualification attestant de sa capacité à pointer son étrave dans l’inhospitalière mer d’Irlande. Ken Relecom, tout juste diplômé de l’école d’architecture navale de Southampton, concourait dans la catégorie IRC1 des grands bateaux, à bord d’un Bénéteau First 40.7. Il nous raconte au travers d’un récit poignant « sa Fastnet Race », qu’il a vécu parmi l’équipage de TFS Philosophie IV. Au gré des prises de quart et de la contemplation des éléments il retrace la vie des 10 hommes qui ont embarqué en direction du mythique Fastnet le 13 Août 2007, c’était un « windy Monday ».
Texte et photos : Ken Relecom.
Samedi 11 août
« Le départ est prévu demain à 11h devant Cowes (sur l’Ile de Wight). Mais aujourd’hui, il va falloir peaufiner la préparation du bateau.
La semaine dernière déjà, nous l’avons sorti de l’eau pour re-poncer la coque et bricoler un peu, mais il reste des choses à faire. Même si presque tout est prêt, il faut absolument tout vérifier. Mieux vaut ne pas avoir de mauvaises surprises en route, au beau milieu de la mer d’Irlande.
On prévoit force 8 sur les deux premiers jours de la course et le stress grimpe en conséquence. Difficile donc de trouver le sommeil. Une course de cette envergure, c’est une première pour tout l’équipage…


L’équipage de TFS Philosophie IV.
Un des aspects cruciaux de la préparation est l’avitaillement. J’en suis responsable sur Philosophie et il reste beaucoup à faire. Le principe est le suivant: des repas pré-préparés, précuits puis surgelés. Ils seront simplement mis à réchauffer dans le four à gaz du bateau. En cas de tempête, ce sera bien plus simple que de cuisiner un repas complet. Ca évite également le risque de voir une casserole d’eau bouillante voler à travers le carré. J’ai choisi de déléguer la préparation de certains repas pour cette course, vu la charge de boulot que cela représente pour 5 jours de navigation, et le fait que j’ai été un peu pris par mon “day job” dernièrement. Le souci, c’est qu’un des membres d’équipage ne vient plus, on l’a appris aujourd’hui: son patron a besoin de lui cette semaine. Il nous manque deux repas. C’est donc la course pour aller faire les achats de dernière minute, faire la cuisine, emballer chaque portion dans des petites barquettes en alu individuelles et tout mettre au frigo ou au congélateur selon. Ces barquettes serviront à la fois comme assiette et pour la cuisson, afin de limiter les déchets et la quantité d’eau nécessaire pour la vaisselle.
On a aussi prévu des petits extras pour remonter le moral de l’équipage, notamment du pain sous vide à recuire au four, qui se conserve admirablement bien. Nous avons aussi du camembert et du brie à bord. Naviguer avec un équipage français a ses avantages…
Pour les boissons, du coca et du Red Bull pour se garder un peu éveillés la nuit, et surtout environ 100 litres d’eau qu’il faut placer sous les planchers. Même si le 40.7 est un relativement grand bateau, une telle quantité d’eau est difficile à placer…
En début d’après midi, on apprend que le départ est repoussé. Le soulagement prédomine. Au vu des conditions, mieux vaut rencontrer le gros de la tempête près de la côte. Ca permet de rentrer au port un peu plus facilement en cas d’avarie ou de blessure sérieuse, ou simplement de manière préventive comme beaucoup de bateaux le feront. La journée se finit par quelques bricolages de dernière minute, un peu de travail en cuisine, puis l’équipage au complet partage un bon repas. Dans nos têtes, on est déjà partis. Nos vies normales semblent distantes. A l’impatience du départ se mêle tout de même une légère appréhension. Avec les conditions qui nous accueilleront lundi peu après le départ, la peur a quelque chose de sain. C’est l’instinct de survie.
Ensuite, c’est le retour à la maison pour dormir le plus possible avant le départ… »
Dimanche 12 août
« Il pleut des cordes sur Southampton aujourd’hui, mais heureusement il n’y a plus beaucoup à faire. Nul besoin donc d’aller travailler sur le bateau sous la pluie. Il faut juste amener les sacs sur le bateau ce soir vers 17h. Ensuite, un dernier repas civilisé à l’italien de Hamble avec l’équipage. Puis il faudra donner la priorité au sommeil pour être le plus en forme possible pour l’aventure qui commence demain. Profitons-en pour parler du matériel à prendre.
La première catégorie de matériel peut sembler évidente: il s’agit des vêtements.
Pour la veste de quart, mieux vaut avoir du haut de gamme, un vrai ciré d’offshore. Les conditions seront peu amicales cette année, on parle de pire qu’en 1979 dans les prévisions météo. Ce n’est pas pour rien que pour la première fois de l’histoire, le départ de la Fastnet a été repoussé. De plus, les deux premiers jours au moins se feront au près. La même remarque est également valable pour le pantalon de ciré. Forcément, dans mon cas, le budget est un paramètre : je suis ce qu’on appelle communément un étudiant fauché. Le Musto HPX à 600 euros la veste est donc hors de question. J’ai donc choisi du Gill, bien moins onéreux mais cependant solide et chaud.
J’ai également pris une veste de quart plus légère, ainsi que mon pantalon de ciré léger, pour les bords de portant ou pour pouvoir faire sécher le gros ciré lors des rares moments de soleil. Ou pour prêter si quelqu’un troue son ciré. On ne sait jamais… Etre au sec est une chose, mais il faut également être au chaud. La meilleure solution c’est les polaires. Même mouillé, ça tient chaud. C’est une qualité importante vu ce qui va nous tomber dessus : la pluie mais aussi l’eau verte. J’en prends 4, soit une par jour de mer prévu. Dessous, j’ai des sous-pulls en néoprène, là aussi pour ne pas avoir froid même mouillé, et des sous-couches thermiques. Le coton est à proscrire, c’est juste bon pour geler sur place si on est mouillé.
L’erreur typique, c’est de penser au haut du corps mais de ne pas être suffisamment couvert sur les jambes. J’ai un pantalon de trekking en synthétique pour la journée, un pantalon de montagne doublé en polaire pour la nuit. Je préfère ça aux salopettes en polaire spécifiques à la voile: c’est plus simple à mettre ou enlever indépendamment des couches du haut. On a souvent peu de temps pour se changer sur un bateau, et un membre d’équipage dans la cabine au lieu d’être au rappel, c’est 1/10e de noeud en moins en vitesse. Sous le pantalon, là encore je porte des sous-couches thermiques.
Pour les pieds j’ai pris chaussettes de ski en synthétique et bien sur des bottes. L’idéal, ce serait de vraies bottes haut de gamme, des Dubarry. Malheureusement, les contraintes budgétaires étant ce qu’elles sont, le choix des Jeantex en solde s’impose. Même neuves, elles tiennent mal l’eau mais même mouillées, elles restent chaudes. Cependant, rien que pour le confort, je regretterai une bonne partie de la traversée durant de n’avoir pas osé la dépense pour des bottes haut de gamme. Pour les gants, j’ai pris trois paires de gants de voile (deux pour moi, une qui sèche quand l’autre est sur mes mains, et une en plus parce qu’il y en a toujours un dans l’équipage pour oublier les siens).
Et un bonnet pour la nuit.


Le bateau, paré avant le départ.
Pour le reste, deux détails importants sont la lampe et le couteau. J’ai deux lampes, une lampe étanche flash, et une frontale, pratique quand on est au piano ou à l’avant pour les manoeuvres de nuit. Trois couteaux, le “Leatherman-like” de chez Victorinox, un couteau suisse classique (je ne pars jamais sans mon couteau suisse, ceux qui me connaissent un peu comprendront) s’il faut bricoler, et un couteau spécial voile avec démanilleur et pointe à garder sur soi 24h sur 24, pour couper une écoute ou ouvrir une manille en urgence.
L’hygiène est importante, notamment parce que les odeurs fortes donnent le mal de mer, mais aussi simplement parce qu’avoir les fesses qui grattent au bout du deuxième jour n’est guère agréable. Donc brosse à dents et dentifrice, déodorant, mais aussi lingettes désinfectantes (les trucs pour bébés), étant donné qu’on ne peut pas se laver à l’eau. Vu que je suis myope, j’ai prévu des lentilles qu’on peut garder sur les yeux une semaine entière sans les enlever afin de ne pas devoir me mettre des doigts pleins de sel dans les yeux.
Restent les petits détails à ne pas oublier: la crème solaire, les lunettes solaires polarisées. J’ai des Gill-Polaroid spéciales voile, le verre plastique est souple donc ne casse pas si il y a impact. Pas de risque donc de se crever les yeux avec un bout de verre. Je prends également une petite trousse de premiers secours. Il y en a deux dans le bateau, mais on ne sait jamais. De plus, je sais où tout trouver dans celle-ci. Elle contient également mes pilules contre le mal de mer.
Avoir son propre gilet de sauvetage est un plus, presque une nécessité. Pour un objet aussi crucial pour la sécurité du marin, il vaut mieux ne pas se reposer sur ceux du bateau, dont on ne sait que peu de l’état d’entretien. J’ai un Spinlock, que j’ai choisi parce qu’il intègre tous les éléments de sécurité des gilets modernes, soit la lumière clignotante utile en cas de passage par dessus bord et le capuchon pour se protéger le visage contre les vagues. Ce gilet a également l’énorme avantage d’être très confortable, ce qui est un grand plus lorsqu’on doit le porter une semaine durant presque sans interruption. J’ai également ma propre queue de singe, à trois accroches pour toujours rester accroché au bateau lors de mes déplacements sur le pont.
Les sacs sont à bord, sécurisés pour qu’ils ne volent pas à travers le bateau en cas de chavirage. Maintenant, direction le restaurant pour un dernier repas « civilisé », puis au lit. »
La suite prochainement…